Aude Boireau

Histoires courtes et textes improvisés

Halloween sous la neige

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Avec Catherine Phan Van, nos expériences d’écriture à quatre mains dans le Défi Sprint et le Défi Marathon nous ont tellement plu qu’on a eu envie de remettre ça de temps en temps ! Et quoi de mieux pour une première histoire hors défi, en ce mois d’octobre, qu’un petit texte d’Halloween…

Vous pouvez retrouver Catherine sur son site, et sur Twitter.

En me réveillant ce matin-là, j’ai tout de suite senti que quelque chose n’allait pas. Le silence paraissait trop… Silencieux. Les bruits de la rue me parvenaient étouffés. En ouvrant les volets, j’en compris la raison : une épaisse couche de neige avait recouvert la ville. De la neige. Un 31 octobre. Je n’étais pas si âgée que ça, mais je n’avais malgré tout jamais vu cela de ma vie. Le jour d’Halloween était habituellement froid, venteux, nuageux. Un déluge de pluie vous glaçant jusqu’à l’os pouvait éventuellement s’abattre sur les enfants qui allaient de maison en maison réclamer des bonbons, mais de la neige ? Je n’avais jamais vu ça.

La journée devait pourtant suivre son cours, et c’est pieds nus sur le carrelage glacé que je me dirigeais vers la cuisine pour mettre la cafetière en route. Au lieu du ronronnement attendu, signe que le café serait bientôt prêt, je n’entendis que ce satané silence. De la neige, la cafetière en panne, ça commençait à faire beaucoup pour un lundi, mais il me suffirait d’acheter un café en route au moment d’aller travailler. Je n’allais pas me laisser abattre pour si peu, alors que mes vacances commençaient le soir même. Ma routine perturbée me faisait pourtant perdre le fil de mes pensées, et ce silence inhabituel me pesait. Je n’arrivais pas à me concentrer sur quoi que ce soit, et je me surpris à enfiler mes chaussettes alors que j’étais en train de retirer mon pyjama pour aller me doucher. Dans une vaine tentative de meubler à la fois mes pensées et le silence, j’attrapais mon téléphone pour lancer ma playlist préférée. Comme ce jour était définitivement mauvais, mon téléphone était évidemment à court de batterie alors que je me souvenais parfaitement de l’avoir branché la veille au soir. Agacée au plus haut point, je me glissais dans la cabine de douche, frissonnant en attendant l’arrivée de l’eau chaude. Le froid avait gagné toute la maison, et il avait vraisemblablement contaminé le ballon d’eau chaude parce que la température maximale de l’eau sortant du pommeau était clairement « glacée ». À deux doigts d’appeler mon patron pour me faire porter pâle, je sortis de la salle de bain sans avoir affronté la douche froide. Cette journée commençait suffisamment mal pour que je ne m’inflige pas en plus une douche froide. Je retournais dans la cuisine en m’habillant en route, espérant pouvoir au moins faire chauffer un peu d’eau pour prendre un thé, faute de mieux. La plaque de cuisson s’alluma après plusieurs essais, et je vis avec soulagement la casserole posée dessus commencer à chauffer. Je sortis mon plus grand mug, mis dedans un sachet de thé et une énorme cuillère de miel, et attendis encore quelques instants avant de verser l’eau chaude dessus. Le mug brûlant entre les mains, je regardais par la fenêtre l’étendue neigeuse qu’était devenu le devant de ma maison. Je distinguais la forme de ma voiture, montagne blanche que je n’utiliserai pas aujourd’hui, la silhouette du rosier mourant que je n’avais jamais pris le temps de tailler, et qui levait maintenant ses branches dégarnies comme autant de reproches. Je continuais mon tour d’horizon, et lâchais brutalement mon mug, qui explosa sur le carrelage répandant du thé brûlant partout.

Au milieu de la neige, à peine recouvertes par quelques flocons, se trouvait une série d’empreintes de pas. Une série d’empreintes qui menait à ma porte d’entrée, et n’en repartait pas.

Je n’étais pas seule.

Tous mes sens aux aguets, désormais mieux éveillée que si j’avais avalé deux litres entiers de café, je tournai le dos à la fenêtre et me déplaçai en crabe le long du plan de travail, sans quitter des yeux la porte de la cuisine. À tâtons, je repérai le grand tiroir que je cherchais et l’ouvris en retenant mon souffle. Ma main trouva sans peine la poignée bien reconnaissable de ma plus grande poêle. Celle en fonte, qui me vient de ma grand-mère et pèse un âne mort. Je m’en emparai résolument et la brandis devant moi.

Ainsi armée, je commençai à avancer à pas de loup en direction du couloir. J’aperçus soudain mon reflet dans la vitre du buffet : je dus lutter pour ne pas éclater d’un rire aussi tonitruant qu’extravagant. Car mes nerfs avaient beau être tendus au point de se rompre, le ridicule grotesque de la situation — et, en particulier, du parfait cliché que j’incarnais — s’imposait comme une évidence. Je mordis l’intérieur de mes joues jusqu’au sang pour éviter de trahir ma position exacte par un bruit malvenu. Dieu merci, la décharge de douleur qui traversa tout mon corps agit sur moi comme un coup de fouet. De nouveau maîtresse de moi-même, je m’adossai au mur, juste à côté de l’embrasure de la porte, pris une grande inspiration, serrai fermement le manche de ma poêle à frire, et risquai un regard dans le corridor : personne.

Ma poitrine fut aussitôt soulagée d’un grand poids. Je m’accordai une demi-seconde de réflexion. Je n’allais quand même pas abdiquer ma rationalité et croire aux fantômes à cause d’une simple date et de quelques phénomènes inhabituels ! Je balayai donc le sol des yeux : bingo ! Bien visibles depuis la porte d’entrée, de petites flaques dessinaient un chemin en pointillés, qui menaient tout droit… au cellier.

Je fronçai les sourcils : admettons qu’un individu mal intentionné s’introduise chez moi pendant mon sommeil. S’il avait voulu m’agresser, il lui aurait été plus simple d’agir avant mon réveil. Le mobile le plus plausible était donc le vol. Or, il était évident pour n’importe qui, dès le premier coup d’œil, que mon cellier ne contenait rien d’autre que de la nourriture. Qui donc aurait voulu me dérober des potimarrons ou un chapelet d’ail ? Je dus à nouveau réfréner un rire nerveux : certainement pas un vampire, en tout cas ! Décidément, tout cela n’avait aucun sens.

Bien décidée à en avoir le cœur net, je suivis d’un pas ferme les traces de l’intrus et m’arrêtai à la porte du cellier, restée grande ouverte. À l’intérieur, le sol était jonché de papiers colorés. Une silhouette enfantine, drapée dans une cape noire au col rouge, me tournait le dos. Sa petite main gantée faisait des allers-retours incessants entre son visage et le sac de bonbons que je réservais à mes visiteurs du soir.

Cette fois-ci, je ris franchement :

— Eh bien, fripounet, on peut dire que tu m’as causé une belle frayeur ! Mais dis-moi, tu sais que ça ne se fait pas, d’entrer ainsi chez les gens ?

L’enfant pivota alors dans un mouvement d’un silence irréel et leva vers moi ses yeux aux orbites vides.

Un hurlement glaçant me vrilla les tympans, et je mis de longues secondes à réaliser qu’il sortait de ma propre bouche. L’enfant me fixait toujours, en continuant à mener à sa bouche des poignées de bonbons. Je voulais courir, quitter cette pièce le plus vite possible, appeler à l’aide, mais mes pieds refusaient de bouger, et une angoisse glaçante m’empêchait de respirer. Mon cerveau bataillait pour essayer de trouver une explication rationnelle à cette apparition cauchemardesque, mais n’en trouvait aucune.

— J’avais faim.

La voix de l’intrus me fit frissonner. C’était une vraie voix d’enfant, pas une voix de monstre assoiffé de sang. Une petite voix fluette, d’un enfant gourmand qui voulait manger des bonbons. Seuls ses yeux étaient effrayants. Enfin, leur absence. Avec un courage qui me surprit moi-même, je lui tendis la main.

— Viens, on va te trouver autre chose à manger.

Le contact de sa petite main gantée provoqua un nouveau frisson qui me donna la chair de poule. Je pouvais sentir le froid glacial qui émanait de sa main même à travers le tissu.

— Tu as froid ? J’ai un plaid bien chaud dans le salon, si tu veux t’enrouler dedans !

Mon ton guilleret sonnait affreusement faux. L’horreur initiale de la découverte de mon petit invité avait laissé la place à un malaise poisseux, et j’essayais de toutes mes forces de ne pas imaginer les pires scénarios possibles.

— Non ça va, j’aime bien le froid.

Lui avait presque un ton amusé. Il serrait si fort ma main que je commençais à ne plus sentir mes doigts, et je regrettais amèrement de lui avoir proposé à manger. De ne pas avoir quitté la maison. Appelé la police. N’importe quoi d’autre, qui m’aurait empêchée de saisir cette petite main si froide. Je lui jetai un nouveau coup d’œil, redoutant de fixer à nouveau ses orbites creuses.

Tout son corps était dissimulé. Il était habillé comme un enfant, mais portait des gants, et un bonnet qui masquait son front. Une lourde écharpe masquait son cou et la moitié de son visage. Et entre le bonnet et l’écharpe, ses yeux morts, dont la noirceur semblait vouloir absorber toute la lumière environnante.

— Je peux avoir un sandwich ?

Je m’apprêtais à dire « NON ! » et à partir en courant, mais mon corps réagit seul et je me trouvais bientôt devant le frigo ouvert, à sortir de quoi préparer un sandwich.

— Avec des cornichons.

La voix fluette était devenue impérieuse, et je ne pouvais rien faire d’autre que lui obéir. J’ajoutais les cornichons, et refermais le sandwich, que je tendis à l’enfant. Avant de l’attraper, il commença à soigneusement dérouler son écharpe. Tour après tour, il dévoilait petit à petit le bas de son visage, et je sentis la nausée m’envahir. Sa peau terreuse partait en lambeaux, laissant apparaître par endroits les muscles de son visage. Je détournais le regard, et me précipitais sur l’évier pour y vomir, incapable d’en supporter plus.

— Regarde-moi.

De nouveau ce ton autoritaire, qui n’autorisait aucun refus. Malgré moi, je sentis mes yeux se poser à nouveau sur son visage. Il souriait à présent, dévoilant une dentition clairsemée et des gencives à vif.

— J’aime bien ta maison. Je crois que je vais rester avec toi.

J’éclatai d’un rire nerveux. Mon corps, agité de soubresauts involontaires, semblait ne plus m’appartenir. Sa nouvelle propension à se gausser ainsi dans les situations les plus invraisemblablement atroces, en l’absence apparente de tout contrôle exercé par mon cerveau, était peut-être la manifestation d’un début de démence. Je ne sais pas.

— Hahaha…

Mon gloussement fébrile s’étrangla au fond de ma gorge : il ne plaisantait pas. J’en voulais pour preuve la valise qui venait d’apparaître à mes pieds, sortie de nulle part.

Mon bourreau enleva le gant de sa main droite d’un geste nonchalant, puis tendit l’os de son index et reprit, toujours aussi péremptoire :

— Prends mes affaires et montre-moi ma chambre !

Je balbutiai :

— Ta chambre ? Mais… Mais… Je vis seule, ici… La maison est minuscule, il n’y a qu’une seule chambre !

Il ne se laissa pas démonter :

— C’est pas grave, j’ai vu que t’avais un canapé dans ton salon. T’auras qu’à t’y installer. Montre-moi ma chambre.

Je montai les escaliers comme un automate, le bagage à la main. J’ai vu que t’avais un canapé. J’ai vu que t’avais un canapé… Ces quelques mots anodins tournaient en boucle dans ma tête. Le pire, je crois, c’était que ce qui me choquait, dans cette phrase, ce n’était même pas le fait de me faire chasser de ma chambre et de me retrouver reléguée sur le canapé ! Non, ce qui faisait dérailler mon cerveau, c’était le verbe employé. J’ai vu. Comment un gamin qui n’avait pas d’yeux pouvait-il avoir vu quoi que ce soit ?

— Chouette, une commode ! Tiens, mets mes affaires dedans. Les armoires, j’aime pas ça, faut toujours se mettre sur la pointe des pieds pour attraper ce qu’on veut.

Bon. Apparemment, il avait vu la commode, aussi.

Après tout, j’étais en train d’obéir aux ordres de ce qui avait la parfaite apparence d’un cadavre d’enfant dans un état avancé de putréfaction, et qui pourtant mordait vaillamment dans un sandwich, non sans faire couler de la mayonnaise partout sur ma moquette. Je n’allais tout de même pas m’arrêter sur un simple détail tel que le besoin de posséder des yeux pour voir !

*

Les souvenirs des événements qui se déroulèrent ensuite sont quelque peu confus dans mon esprit. Je crois vaguement me rappeler avoir couru autour de la maison en tirant la vieille bâche agricole, au son des imprécations — « Plus vite, plus vite ! » — de celui qui s’était installé dessus ; avoir regardé un film d’épouvante bien plus fade que la réalité ; avoir chanté des extraits du requiem de Fauré en guise de berceuse… Puis m’être affalée, épuisée et frigorifiée, sur le canapé, en me murmurant « Quelle nuit, mais quelle nuit… Après un cauchemar pareil, il est temps que je me réveille ! » juste avant de fermer les yeux.

Les yeux ?

Je veux frotter mes paupières encore engourdies de sommeil : mes doigts décharnés s’enfoncent dans mes orbites. Je me redresse violemment, ouvre la bouche pour hurler : le lambeau de peau qui me tenait lieu de joue se déchire aussitôt.

Debout face à moi se trouve un garçonnet aux boucles brunes, au visage angélique, à la peau rose et aux yeux pétillants. Sa voix, reconnaissable entre mille, réveille un écho de terreur au creux de mon estomac putréfié :

— Salut, tu as bien dormi ?

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